La ferme-manoir (Le Château) selon Mme la comtesse de Pourtalès en 2010

Monument historique depuis 1926

La ferme-manoir de Lasserre

Castrum mentionné en 1076. (Notice sur la vicomté de Bezaume, le comté de Benauges ). L'édifice médiéval, dit La Salle, se trouvait au sud, dominant la vallée de la Baïse. Selon plusieurs sources, une villa romaine "La Serra" était à la base de differentes constructions. (vocabulaire toponymique - serra "bord de plateau). Egalement est mentionnée une fontaine romaine "Niare". Dans cet ancien camp fortifié appelé castrum, les légions romaines, montaient la garde en dominant la vallée de la Baïse.


Son fondateur, inconnu, eut sans doute peu de souci de la beauté du paysage. L'assiette était assez bien choisie pour un fort, avantage appréciable dans un temps où chacun cherchait avant tout la sécurité.
On ne sait rien ni de l'importance, ni de l'histoire du château primitif totalement disparu. Des moëllons de moyen appareil, utilisés notamment dans la construction de la chapelle du château actuel, paraissent provenir de ses ruines.
Tel que nous le voyons de nos jours, le château de Lasserre a été construit d'un seul jet sous le règne de Henri IV. Les monuments, de cette époque, dont le style est fort caractérisé, sont assez rares en France.
Le château de Lasserre est vaste; il est orné de trois cheminées monumentales qui sont de fort belles oeuvres de sculpture. On connaît les noms de ses architectes et aussi fort probablement du grand artiste qui a dessiné et exécuté les cheminées. De tous points, c'est un sujet d'étude fort intéressant.
Le château est d'autant plus facile à décrire que son plan est simple et symétrique. Les constructions forment un quadrilatère autour d'une cour intérieure. Chaque côté est à peu près orienté.
Trois pavillons quadragulaires, d'un étage, unis par des courtines, s'élèvent sur le côté à l'est.
Dans le pavillon qui est placé au centre s'ouvre la porte, correspondant à un couloir voûté en berceau plein cintre. Le pavillon sud-est servait de chapelle. Il constitue une salle unique destinée à être voûtée en croisée d'ogives, comme l'indiquent des formerets et des culs de lampes. Peut-être même cette voûte a-t-elle existé. Elle aurait été détruite ainsi que les constructions qui s'élevaient autrefois du côté sud et qui sont remplacées par une balustrade. La cour intérieure est ainsi devenue une terrasse. Notons, pour n'y plus revenir, que le pavillon de la chapelle est flanqué d'une demi tourelle circulaire élevée en encorbellement, dont la porte est voisine de celle de la chapelle. Ces deux baies inégales sont ornées de fines moulures. La tourelle loge un escalier.
Les bâtiments du côté nord ont été destinés aux écuries et aux décharges.
Le château proprement dit, le logis, est à l'ouest. Sa façade, dans la cour intérieure, regarde l'orient.
Ce logis est flanqué de deux pavillons d'angle faisant saillie, unis à un compartiment central par un mur qui repose sur trois arcades en plein cintre. Le bâtiment du centre correspond à un escalier Henri II. Les pavillons et leurs dépendances n'ont qu'un étage. Les appartements, desservis par une galerie, ont toute la profondeur du corps du logis et, comme leur hauteur répond à leur largeur, ils peuvent rivaliser avec ceux qu'on admire dans certains châteaux de plus grandes proportions.
Le château a subi divers remaniements. Les toitures primitives, qui, d'après un acte ancien, étaient recouvertes en ardoise, ont été remplacées par une ferme de combles probablement beaucoup plus basse, recouverte en tuiles canal. Le mur de façade de l'aile septentrionale était en retraite de l'escalier. Feu M. Léopold de Gervain a fait élever sur ce point un mur tout pareil à celui de l'aile méridionale, en reproduisant le type de ses àrcades et de ses fenêtres. Tout récemment encore, Mme la baronne de Gervain a entrepris une restauration de défaits des plus heureuses, en rétabtissant les meneaux croisés des fenêtres d'après un modèle encore existant. Elle a fait dégager les moulures et les sculptures de l'escalier de couches épaisses de plàtre, sous lesquelles elles étaient complètement masquées.

château vers 1950


La décoration extérieure du château est sobre mais d'un grand effet architectural. Si elle n'a point la finesse qui caractérise les plus belles époques de la Renaissance, elle donne le sentiment de quelque chose de robuste. Elle a pour motif principal l'emploi de bossages dans les angles de la construction et dans l'encadrement des arcades, des portes et des fenêtres. Les bossages sont à ongtet, c'est-à-dire qu'ils sont ménagés par des entailles à angle droit correspondant aux joints. La partie des moëllons en relief est unie. L'influence du style Médicis est évidente, mais l'architecte a adopté la forme de bossage la plus simple. L'effet produit , n'en est pas moins excellent.
Cette décoration se retrouve partout. Elle est particulièment soignée dans les deux portes du pavillon de la chapelle déjà citées et dans l'encadrement dé deux niches qui correspondent au palier de repos de l'escalier. Les montants de ces niches se terminent en plus par de belles consoles ornées de feuillages.
Le château de Lasserre, bâti de 1595 à 1602, ne ressemble en rien à aucun de ceux qui avaient été construits jusqu'alors en Agenais. Trente ans auparavant, le maréchal de Monluc munissait de bastions massifs son château d'Estillac et Antoine Raffin achevait son château de Perricard encore paré de motifs empruntés au style gothique.
Jean-Paul d'Esparbès de Lussan voulut faire de son château non une forteresse mais une habitation de plaisance. Fort riche et sans doute épris des belles choses, il fit venir de Paris architecte et sculpteur. On s'explique ainsi que, par son ensemble et ses détails, ce château n'ait aucune analogie avec ceux du pays.
Avant de faire l'historique de la construction, étudions de près quelques parties de l'édifice.
A l'exception d'une salle, dite des Gardes, recouverte d'une voûte en arête et qui devait être l'ancienne cuisine, toutes les grandes pièces ont des plafonds à la française dont les poutres, de grande dimension, sont en bois de sapin. M. le baron de Verneilh a fait remarquer cette particularité. Au moyen-âge on n'employait guère pour les oeuvres de ce
genre que le chêne ou le châtaignier.
Ces plafonds à !a française sont remarquables par la variété et le goût parfait de leur décoration. Ils sont complètement recouverts de peinture. Voici quelques indications sommaires sur les trois principaux :

Grand Salon:- Fond bleu à filets rouges. Poutres et solives, gris, avec des arabesques en jaune.
Chambre dite de la Princesse. - Fond jaune à filets bleus. Poutres et solives, gris à filets jaunes et noirs, avec divers motifs d'ornementation en jaune.
Bibliothèque. - Fond jaune à filets bleus. Poutres et solivres, gris à filets noirs.

Les trois cheminées monumentales, de toute la hauteur des appartements, seraient fort difficiles à décrire; ce soin est d'ailleurs inutile du moment où des planches qui les représentent sont sous les yeux du lecteur. On peut juger de la variété de leur composition. Elles sont en pierre grise à grain fin. Un judicieux emploi des incrustations de marbre potychromes et des panneaux de peintures produit le meilleur effet.
Celui qui fit édifier et si bien décorer le château de Lasserre, Jean-Paul- d'Esparbès de Lussan, est un grand personnage.
Le P. Anselme a écrit sa biographie que nous reproduisons purement et simplement.
« Jean-Paul- d'Esparbès,septième fils de Bertrand d'Esparbès, seigneur de Lussan, et de Louise de Saint-Félix, fut seigneur de la Serre, de la Garde, de Saint-Savin, de Vitreze, de Cadenac, etc. etc. Capitaine de la première compagnie des gardes du corps du Roy, maréchal de ses camps et armées, sénéchal d'Agenois et de Condomois, et gouverneur de Blaye. Il commença a servir en Italie sous M. de Montiuc, qui parle avec beaucoup d'éloge, de la bravoure qu'il fit paroître tout jeune qu'il étoit au siège de Sienne en 1554. Il ramena en France quelques années après une partie de l'infanterie Gascone qui s'étoit signalée au dela des Monts, et se trouva au siège du Havre-de-Grace sous Charles IX, en 1563, où il s'acquit par sa valeur et par sa conduite l'estime des généraux; et le roy le fit capitaine dans son régiment des gardes. Il fut fait gentilhomme ordinaire de la chambre du Henry III, le 12
février 1576, et mestre de camp du régiment de Piémont, nommé alors des Bandes-Noires à la tête duquel il avoit souvent combattu le 6 juillet 1577. La même année il défendit Condom et autre places contre le Roy de Navarre, et battit les Huguenots en deux occasions différentes, commando
Dans un temps de ruine et de misères, il était fort riche.
Au commencement de l'année 1595, tandis qu'il fondait le château de Lasserre, il achetait au marquis de Villars la seigneurie Chadenac, en Saintonge, et prêtait 2,000 livres à Charles de Monluc, gouverneur de i'Agenais. A cette heure, le pays n'était pas encore complètement pacifié. La reddition de Montpezat, dernier épilogue de trop longues guerres, n'eut lieu que le 2 mars de cette même année 1595.
Bien qu'il résidât en son gouvernement de Blaye beaucoup plus qu'en sa seigneurie de Lasserre, Lussan s'était fort attaché à ce dernier domaine. Dès l'année 1582, il avait acheté à l'évêque de Condom tous les droits que ce dernier possédait en paréage avec le roi sur la juridiction voisine de Francescas. En 1595, il acquit de nombreuses terres aux abords de son habitation de Lasserre qu'il résolut de rendre digne de lui. Il avait fait venir de Paris un architecte, alors tout jeune, mais qui sans doute avait quelque réputation.
Marin de Lavallée, qui s'intitule tantôt maître maçon (le titre des architectes au moyen âge), tantôt architecte, résida pendant trois ans (1595-novembre 1597) à Lasserre. Il avait remis ses devis pour le gros de la construction en janvier 1595 et l'année suivante il apposait l'inscription suivante sur le pavillon sud-ouest
M. DE LAVALLEE
Me MASSON
A PARIS. MA
FAICTE. 1596.
Cependant, à cette date, son oeuvre n'était pas terminée.
Pour en finir avec la biographie de ce personnage, disons que, de 1606 à 1628, il contribua à l'achèvement de l'hôtelde ville de Paris, incendié sous la commune; qu'il devint architecte des bâtiments de la Reine-Mère et peut-être aussi
« inspecteur des édifices royaux » de la reine Christine de Suède. Il mourut en 1655.
Le seigneur de Lasserre avait donc su choisir un véritable artiste pour dresser les plans de son château. Les entrepreneurs de constructions furent Laurent Bouchet, d'Artigues, Jean de Rocques, de Sempeserre, Jean de Lagleize et RaymondSalles, de Miradoux.
Mais Lavallée avait réservé la construction du grand escalier. Il se chargea d'exécuter lui-même cette partie de l'oeuvre, avec l'assistance de Balthazar Delly, maître maçon, un lorrain qu'il faut considérer sans doute comme un architecte: on ne fait pas venir de si loin un maçon vulgaire.
L'exécution de l'escalier comportait des connaissances spéciales en stéréotomie et.un peu de sculpture.
En avril 1595, les fondations étant achevées, on passa un contrat pour la confection des ferrures des portes et des fenêtres.
Enfin, en septembre de la même année, on traita pour l'exécution des planchers et des fermes de combles.
Tous les devis dressés successivement par Marin de Lavallée pour ces travaux divers ont été conservés. Ils ont paru
assez intéressants pour être reproduits, en tout ou en partie, comme pièces justificatives. Ils étaient accompagnés de dessins qui malheureusement ont disparu.
D'ailleurs les premiers projets furent parfois modifiés au cours de l'exécution. Il avait été question d'abord de bâtir la galerie du premier étage sur sept arcades de rez-dechaussée. Il n'y a que trois arcades entre le pavillon d'angle et l'escalier. L'arcade centrale sur les sept fut remplacée par un bâtiment en avant-corps. Il avait été stipulé que les grosses pièces de la charpente seraient en chêne. Nous avons dit qu'elles sont en sapin.
Les détails de différents actes et l'inscription datée prouvent que l'aile sud-ouest du logis devait être achevée en 1596 jusques au grand escalier, mais l'aile nord-ouest ne devait être construite qu'en partie; dans le dernier acte signé de lui, le 8 novembre 1597, Lavallée figure encore comme conduisant l'oeuvre du bastiment dudict sieur de Lussan et "La Serre".
Au milieu de l'année suivante (26 août 1598), il était remplacé par Paul Vaudoyer « maître masson, tailleur de pierre, « de la ville de Paris, et architecte pour le bastiment de « M. de-Lussan et La Serre. »
Nous voici en présence d'un nouvel architecte, qui est aussi un sculpteur. On pouvait travailler à couvert. Jean-Paul d'Esparbès était sans doute impatient de voir terminer les trois cheminées monumentales qui devaient décorer les trois plus grandes salles et sans lesquelles le logis n'était guère habitable.
Il nous paraît vraisemblable que Paul Vaudoyer, dont nous n'avons pas cependant retrouvé les devis, a composé et exécuté les cheminées. Il y a tout autant d'architecture que de sculpture dans ces oeuvres d'une belle ordonnance. Leur auteur s'est révélé comme un grand artiste. Il eut été tout aussi bien capable de dessiner la façade d'une église ou d'un château.
Paul Vaudoyer n'est pas un inconnu. Originaire de Paris, il devait y retourner et traiter, en 1609, pour l'achèvement du château de LaChapelle-sous-Crécy.
Ainsi Lussan n'épargna rien ni pour la construction ni pour la décoration de son château de Lasserre qu'il confia à des artistes en renom.
Ajoutons à cette étude sommaire.sur un des plus intéressants édifices du Lot-et-Garonne quelques aperçus historiques mais toutefois sans écrire à cette occasion une monographie des d'Esparbès de Lussan. Leurs titres se trouvent consignés dans les grands ouvrages héraldiques. Ils ont vécu beaucoup en dehors de notre pays, dont ils n'étaient pas originaires.
Deux membres de cette grande famille furent maréchaux de France et chacun de ces personnages peut faire l'objet de notices à part dont la place n'est pas ici.

Ce manoir est particulièrement célèbre pour ses cheminées.

Le château a été inscrit monument historique le 7 janvier 1926

vue du château sur la vallée
Vue du château sur la vallée

 

Une cheminée de Lasserre   Une cheminée de Lasserre   Une cheminée de Lasserre
Une cheminée de Lasserre   Une cheminée de Lasserre   Une cheminée de Lasserre
  Une cheminée de Lasserre Une cheminée de Lasserre  

Le château-manoir était longtemps inhabité dans les années 1924-1935, voir la photo ci-dessous!
Les fenêtres sont tous condamnées de l'intérieure

château rn 1924