Les productions agricoles entre 1685 et 1900


Il est nécessaire de brosser un tableau des activités qui s'y inscrivent et qui définiront les principaux objets du commerce néracais et sa région. En ce qui concerne l'agriculture, qui emploie la grande majorité de la population, Nérac et son Haut-Pays - la région armagnacaise - ne se remarquent pas par leur type de production. Ce sont, traditionnellement, des pays de polyculture, chaque paysan produisant lui-même ce qui est nécessaire à sa subsistance et n'achetant que le minimum, quelques outils ou quelques vêtements.
La vigne existe mais peu développée et essentiellement destinée à la consommation locale, le vin ne sortant pas des limites de la subdélégation, sauf transformé en eau-de-vie "pour le commerce du nord" comme en témoigne encore le rapport de l'inspecteur Latapie qui a retrouvé à Nérac "Monsieur d'Arnezan, qui s'appelle aujourd'hui Monsieur d'Andiran", du nom de sa terre, et qui, faisant beaucoup d'eaux-de-vie, désirerait qu'on fit usage d'une autre méthode pour les juger, les goûteurs actuels décidant au hasard".
Par contre, la région de Buzet, qui porte aujourd'hui un vignoble d'appellation très étendu, ne semble pas, à l'époque, posséder plus de vignes que les environs. Un peu de vigne donc, un peu d'élevage également pour assurer les travaux domestiques. Chaque petit faisandier possède sa paire de vaches qu'il nourrit comme il peut, car les prés sont rares et demandent une surface utile aux autres cultures. Lors des grandes épidémies qui sévissent chez les bestiaux, comme l'épizootie de 1775-1776 qui a ravagé presque toutes les étables du néracais, ces petits paysans sont très touchés par la perte "d'une vache" », qui constitue pour eux un irremplaçable capital-travail. Cette perte est moins ressentie par le propriétaire noble ou bourgeois qui possède un bétail plus nombreux. L'importance de ce petit élevage explique l'inquiétude des maires et consuls du condomois qui demandent à l'intendant que l'exportation de grains vers l'Espagne soit autorisée, car les " magasins sont pleins et les paysans ont besoin de se refaire un peu " (nous sommes en novembre 1775 et l'épizootie n'est pas terminée) de manière à pouvoir acheter de nouvelles têtes.
Quant aux prairies artificielles, en dépit d'encouragements il n'apparaît pas qu'elles soient très répandues. En effet, intendant et subdélégué essaient bien de développer ces cultures (le subdélégué foumissant lui-même les semences) mais avec peu de succès sauf pour le sainfoin "qui féconde mieux et chauffe moins les bestiaux que la luzerne". La principale cause du manque de prairies artificielles réside encore dans les structures agraires, « les métayers, avec des baux de cinq à six ans, n'ayant ni capitaux, ni envie d'améliorer le système de culture ». Cependant, l'essentiel des cultures, en dehors des légumes pratiqués sur des petites surfaces mais très importants pour l'alimentation (essentiellement fèves, haricots, petits pois et vesces est constitué par les " bleds ").
Ces bleds sont nombreux et variés : de l'orge et de l'avoine, mais en petite quantité, car ces deux produits sont réservés aux bestiaux surtout du méteil, du seigle et du mais ou blé d'Espagne qui parait encore peu développé.

Si ces bleds sont nombreux et variés, le blé reste parmi eux, cependant, le plus important. Moins aléatoire que le maïs (il nécessite moins d'eau et moins de travail), il donne, par rapport aux autres, de meilleurs rendements car les sols sont assez fertiles pour produire des récoltes assez bonnes sans trop de fumures. Le blé constitue donc la base essentielle des cultures des collines du néracais et de son haut pays. Il sert évidemment à l'alimentation et, fait très remarquable, cette région partage avec certains pays de la Moyenne Garonne (pays situés entre le Lot et la Garonne dans le triangle Clairac-Fumel-Moissac) et du Languedoc, le rare privilège d'avoir en année commune, un excèdent de blé qui peut être commercialisé.
On sait, en effet, que la généralité de Bordeaux a souffert pendant le XVIII° siècle, d'une insuffisance chronique de céréales panifiables. L'intendant Esmangart (1770-1775), en particulier, a été très préoccupé par cet état de choses, et, a toujours redouté d'avoir à trop faire appel « aux grains étrangers ». C'est pourtant lui-même qui reconnaît , le 13 septembre 1774, que « les élections d'Agen et de Condom, où l'excédent de cette denrée (le blé) fait l'objet de ressource pour les habitants dans une bonne année », ceci en dépit de la grande quantité qui « s'en consomme dans le pays ». Ce privilège, que fort peu de régions partagent dans le Sud-Ouest, est d'une importance capitale sous deux aspects : d'abord, il évite la faim aux néracais, en année commune, ensuite, il permet à la région la pratique du commerce fructueux des farines. Au total donc, nous avons à faire à un pays de polyculture où, cependant, domine la part des céréales et, particulièrement, du blé, dont les excédents peuvent, en année commune, être commercialisés.

LE GRAND COMMERCE DE FARINES MINOT DE NERAC AU XVIIIe SIECLE

«Le commerce de Nérac se soutient toujours par son sol, sa position et l'habitude du gain qui a saisi les habitants depuis longtemps ». Cette courte phrase de l'inspecteur des manufactures Latapie, couchée dans son rapport d'avril 1782, résume bien les ressorts principaux de l'économie néracaise. Nous avons parlé des sols, de la position, il faut maimenant parler des habitants et de leurs activités. Le même inspecteur, en 1778, avait d'ailleurs noté que la ville, « d'environ 4.000 âmes (un chiffre peut-être un peu exagéré) était surtout remarquable par son grand commerce de farines minot, les terres de son territoire étant admirables pour le froment. Il y a, ajoutait-il, plusieurs négociants à Nérac qui se sont enrichis par ce commerce,le plus lucratif de tous ». Sans doute, l'inspecteur note aussi la présence d'une importante verrerie, de tanneries, d'amidonneries et de bouchonneries. Mais l'essentiel, dans cette économie avant tout rurale, c'est le grand commerce de farines de minot.
AUX ORIGINES DE CE COMMERCE Un navigateur de cette ville (Nérac) mort il y a près de dix ans nous a dit qu'à ses débuts de navigateur, peu après la Révocation de l'Edit de Nantes, il ne partait de Bordeaux que deux ou trois vaisseaux par an pour les isles d'Amérique. A cette époque, les habitants de Nérac mettaient leurs blés dans des espèces de puits qu'ils faisaient dans la terre et le conservaient là plusieurs années en cas de disette. Il y avait, dans ce temps là, très peu de vigne, et le peu de vin qui ne s'y consommait point était converti en eau-de-vie pour le nord, de sorte qu'il n'y avait alors de commerçants à Nérac que quelques marchands, encore moins nombreux qu'aujourd'hui car il y avait moins de luxe ». é Si l'on prend l'époque du commerce de Nérac depuis environ cinquante ans, les iles d'Amérique s'étant peuplées et le port de Bordeaux leur envoyant beaucoup de farine et autres denrées, trois ou quatre bourgeois d'ici s'avisèrent de faire dm minot et ayant beaucoup augmenté leur fortune dans ce commerce plusieurs autres les imitèrent de sorte qu'aujourd'hui ils sont une vingtaine qui font commerce et augmentent journellement leur fortune ». Ainsi donc, selon le subdélégué Dubernet-de-Macères qui écrit ces lignes en 1758, l'origine de cette activité qui fait la prospérité de Nérac à cette époque remonte à la fin du XVIIe siècle et liée à l'accroissement du trafic colonial du port de Bordeaux, qui fait de ce port le premier de France au XVIIe siècle.

Un autre mémoire, beaucoup plus tardif puisqu'il date de 1810 corrobore le premier. « C'est vers la fin du XVIIe siècle, il y a 150 ans à peu près, que les minoteries furent établies dans le département. Les colonies françaises (surtout Saint-Domingue) commençaient à prospérer. Elles tiraient une grande part de leur approvisionnement du port de Bordeaux et la facilité des relations du département (le Lot-et-Garonne) à Bordeaux par la Garonne devait le faire entrer, selon ses moyens, dans le commerce qui avait lieu dans cette ville pour nos colonies. De toutes les spéculations possibles, celle qui convenait le plus aux négociants du département était, sans contredit, celle de la fabrication des minot admis exclusivement aux grains dans les marchés d'Amérique. En effet, la plus grande partie du département produit en abondance des blés susceptibles de donner des minot propres à l'exportation.
On récolte en général ici plus de grains qu'il n'en faut. Ménager à une contrée les moyens de tirer avantage de l'excédent de ses ressources, c'est jeter les fondements de la prospérité : a cet égard, il n'est pas de doute que le succès plus ou moins grand des minotiers fut le thermomètre de la prospérité du département... C'est à Aiguillon d'abord, puis à Clairac, a Villeneuve-d'Agen et postérieurement à Lamagistère que furent établies ces minoteries. Leur prospérité s'accrut proportionnellement à celle de nos colonies. Leurs produits furent surtout recherchés, de préférence à ceux des autres minoteries de la France, lorsque l'expérience eut appris à nos minotiers que l'emploi des blés originaires des coteaux donnait du minot en plus grande quantité et dans une qualité infiniment supérieure. Ils s'attachèrent à cette espèce de graines et ils n'éprouvèrent plus que l'embarras à pourvoir aux nombreuses commissions qui leur étaient données. Le grand commerce de farines est donc bien une création du XVIIe siècle, conditionnée par la naissance du grand trafic colonial Bordelais. Il s'explique aussi, nous y reviendrons, par l'existence d'un « excédent de blé en année normale, qui pris dans les coteaux, donne une farine réputée pour sa qualité : elle supporte facilement les voyages au long cours, jusqu'aux « isles » où les colons, qui ont conservé leurs habitudes européennes, en sont friands. Notons que Nérac et sa région n'ont pas le privilège de ce commerce. La vallée du Lot jusqu'a Villeneuve et son arrière pays, de la Garonne jusqu'a Moissac (« Lamagistere ») et son arrière pays, drainent aussi des farines en provenance probable du Quercy, qui produit aussi des blés de coteaux. Mais « l'excédent » doit être ici bien moindre car le pays est moins riche (et n'oublions pas qu'a cette époque, rares sont les régions excédentaires : l'étas royal surveille de près ce commerce). Toutes les sources montrent, qu'en la matière, c'est Nérac qui donne le ton par l'envergure de ses négociants, tel ce Delhoste qui, en 1756, prenant la défense « de tous les négociants du haut pays de Moissac, de Montauban-du-Quercy et de Auch » gagne contre les jurats de Bordeaux, un important procès, n'hésitant pas, pour cela, à faire le voyage à Paris, ou encore, ce Larras qui, en 1810, fournit aux services préfectoraux des échantillons de ses fabriques.

DES COTEAUX NERACAIS AUX ISLES D'AMERIQUE -

LA ZONE D'APPROVISIONNEMENT DE LA MINOTERIE NERACAISE

La carte que nous avons dressée, à partir des achats de blé d'un des premiers minotiers, Saint-Gênes, pendant l'hiver 1727-1728 et des lieux d'approvisionnement signalés par le subdélégué en 1743 et 1746 permet de bien définir l'aire d'approvisionnement de la minoterie néracaire. Disons d'emblée que l'essentiel des achats ne se fait pas à Nérac mais dans le Haut-Pays, dans les régions de l'Armagnac, de l'Astarac et de la Lomagne. Ainsi, Saint-Gênes réalise ses achats dans le secteur armagnacais, en particulier le long du cours de l'Auzoue, entre Mézin et Montréal. Mais des sources postérieures font état d'achats importants dans le Condomois, et beaucoup plus loin jusqu'à Vic-Fezensac et même Auch. Enfin, ces mêmes sources indiquent aussi que la minoterie néracaise s'approvisionne aux confins de la Lomagne, depuis le Lectourois, jusqu'à Ligardes, Gazaupouy, Francescas et Lamontjoie. L'essentiel de ses achats ne se fait pas aux marchés.
Celui de Nérac est paradoxalement pauvre en blés. Seuls, les paysans des villages voisins y amènent quelques sacs, a 2, 4 ou 6 a pour une vente de détail. Parfois, ces sacs servent d'échantillons, de "montres" sur lesquels les négociants passent commande. Mais, le cas est rare : ceux-ci préfèrent disperser leurs achats, et "par une intelligence qu'il y a entre eux, donner le train au prix des grains".
S'ils n'achètent pas au marché, les négociants n'achètent pas non plus directement aux paysans: ils préfèrent s'en remettre à des intermédiaires, qui rechargent en méme temps du transport, ce sont les voituriers. Ainsi, sur les 8 achats de Saint-Gênes en 1727-1728, plus de la moitié sont réalisés par l'intermédiaire de marchands. Ainsi encore, un rapport de 1743 indique les blés sont transportés à Nérac et majeure partie vendue par des voituriers qui vont l'acheter, aussi majeure partie dans les greniers des propriétaires, lesquels voituriers en portent les "montres" aux négociants de Nérac sur lesquels ils en font les achats...
Le gros de l'approvisionnement de la minoterie est donc fourni par le nord de ce qui est aujourd'hui le département du Gers, et ces échanges dureront autant que durera la minoterie, c'est-à-dire pendant plus de deux siècles. Pas étonnant qu'aujourd'hui encore, malgré la frontière interrégionale, malgré la réorientation du Néracais vers le chef-lieu, Agen, subsistent encore de nombreux liens économiques, issus d'habitudes multiséculaires. Par ailleurs, il faut aussi noter que le négoce néracais qui contrôle l'activité minotière sous-traite l'achat des blés à des marchands voituriers. Cela permet plus de souplesse, évite des investissements, et explique le grand nombre de voituriers que l'on trouve à Nérac à cette époque, mais aussi dans le Haut-Pays, par exemple à Francescas.

Dès le début de la Révolution, on assista une sensible récession du trafic de vin et de farine, du fait d'une baisse de récolte et de troubles à Saint-Domingue. En 1793, ce fut l'effondrement du fait de la guerre avec l'Angleterre et de l'interdiction d'exporter des denrées de première nécessité prise par la Convention. L'étatisation du commerce de la période montagnarde ne permit pas la reprise, qui ne commença qu'a partir de 1795, en particulier vers les Etats-Unis.
Ajoutons que dans les exportations bordelaises, la reprise du commerce semble avoir beaucoup plus touché les vins que les farines, denrées que les Etats-Unis pouvaient fournir en abondance aux colonies dès avant la Révolution. Certes, la Paix d'Amiens permit a une brève et vigoureuse reprise », mais dès l'année suivante, le retour de la guerre avec les anglais interrompit brutalement cette renaissance. Et si jusqu'en 1807, Bordeaux exporte encore pas mal, ces exportations se composent essentiellement de vin. Par la suite, le blocus fit quasiment cesser ces exportations. Au total, si malgré ces fluctuations le commerce bordelais ne s'est pu complètement effondré, il semble que celui des farines fut le plus affecté. Croutet le note d'ailleurs, a les industries de l'arrière pays, notamment de la moyenne Garonne souffrirent beaucoup de la perte des débouchés coloniaux ». Les statistiques industrielles accusent la perte du débouché colonial. Si pour 1789, il est question de 400.000 quintaux de blé du Lot-et-Garonne et des départements voisins transformés en 200.000 quintaux de minot par 300 ouvriers, en 1802, à l'époque de la reprise d'Amiens, 140 ouvriers ne travaillent que 190.650 quintaux de blé transformés en 53.361 barils de farine.
Mais cette chute de moitié du commerce départemental des minots s'accentua dès la reprise de la guerre en 1803, le département ne travaille plus que 100.000 quintaux de blé, et les 100 ouvriers employés ne fabriquent plus que 25.000 barils. La chute s'approfondit encore par la suite : en 1805, le département n'employa que 80.000 quintaux de blé. Enfin, en 1811, les minoteries de Nérac ne travaillèrent plus que 32.500 quintaux avec 78 ouvriers, alors que celle de Villeneuve, jadis au moins aussi importantes, n'en emploient que 24.000 avec 35 ouvriers. Vers la fin l'Empire, le volume du blé employé au minot n'était plus que le huitième de ce qu'il était en 1789. La mine consécutive à la perte du débouché colonial est donc certaine, attestée non seulement par les chiffres, mais encore par de nombreux rapports préfectoraux. En 1802, l'un d'entre eux indique a que le département est menacé de perdre ce qui faisait son aisance et sa prospérité. Déjà, depuis l'an IX, ses minoteries ont pour la plupart suspendu leur travaux. S'il n'est pas bientôt ouvert un autre débouché à ses grains, l'avenir pour le Lot-et-Garonne est alarmant ».

En 1844, trois gros minotiers de la seule ville de Nérac travaillent plus de 10.000 tonnes de blés venus de Nérac... mais aussi de Saint-Gilles, Dongé, Pornic, Noirmoutier, Painboeuf, Laplaine et même de Rostov, de la Baltique !... . Cette année là, 558 bateaux ont remonté la Baïse, nouvellement canalisée jusqu'à Condom, et déchargé 8.313 tonnes de marchandises à Pont de Bordes, essentiellement du blé. 931 sont partis, emportant près de 30.000 tonnes, essentiellement des farines. Bientôt, en 1853, la troisième machine à vapeur du département est installée à Vianne. Dans le moulin du minotier Coumeau, cette machine à double cylindre oscillant de 53 cv, supplée aux périodes de manque d'eau. Et, à Buzet, Lavardac, Lassérens, tournent des minoteries modernes qui n'ont qu'un lointain rapport avec les farinières artisanales d'avant la Révolution. La minoterie a donc trouvé une seconde jeunesse. Pratiquement moribonde à la fin de l'Empire, cette activité a repris avec d'autres familles, d'autres structures, d'autres techniques, d'autres conditions. Tout a chan-gé, sauf le produit, le minot, qui reste tout au long du siècle un des trois piliers de l'économie locale avec le liège et l'eau-de-vie.
Mais, comment expliquer cette renaissance malgré la chute du commerce des îles et malgré la perte du débouché principal de Saint-Domingue ?

LES GROS TRAVAUX D'AMENAGEMENT SOUS LA MONARCHIE DE JUILLET

C'est, en effet, à partir de 1830, précisément au moment où le jeune Sous-Préfet Haussman est à Nérac, que les améliorations réclamées par les néracais et l'extension jusqu'à Condom qu'ils redoutent, va se réaliser. A ce moment, il semble que l'Etat s'est enfin décidé à financer l'opération ; en 1833, une nouvelle étude est réalisée par la sous-préfecture tendant à analyser les retombées de l'activité minotière sur la navigation. Sont consultées les mairies de Nérac, Lavardac, Vianne et Buzet qui en sont les centres principaux. La synthèse de cette enquête indique que les 17 minoteries travaillent 150.000 hl de blé, 100.000 du Gers, et 50.000 de l'arrondissement. Ce blé fournit 87.300 quintaux métriques de farine, ce qui met en mouvement 436 bateaux, puisque ceux-ci jaugent, en moyenne, 20 tonnes. Cette étude sera suivie d'effet, puisque les travaux commencent à partir de 1835.


L'AMENAGEMENT DE LA HAUTE BAISE

Entre 1835 et 1839, le vieux projet d'aménagement jusqu'à Condom voit enfin le jour. Opération considérable puisqu'elle ne nécessite pas moins que la création de sept écluses avec leurs barrages, sans compter les maisons éclusières, et souvent, comme à Lapierre, Pacheron, Vialères, Moncrabeau, la création d'importantes dérivations. Ce sont d'abord les écluses de la Sobole et de Récaillau qui sont réalisées en 1836-1837.
Puis en 1837, celles de Pacheron et Lapierre qui coûtent respectivement 102.000 et 83.000 Frs. Enfin, les écluses de Vialères et de Moncrabeau, qui permettent, nous l'avons dit, au premier bateau de Condom d'accoster à Nérac, le 7 janvier 1839.
Pourtant, sur ce secteur, les travaux qui n'ont guère duré plus de trois ans et qui ont entraîné des terrassements et des ouvrages considérables ne sont pas encore terminés. Il reste à construire les cales : celles de Moncrabeau et Lassère seront réalisées en 1845 pour 6 et 10.000 francs. Il reste aussi à prolonger cette navigation jusqu'à Saint-Jean-Poutge, mais ceci sera réalisé juste à la fin de la Monarchie de Juillet : en 1846, une adjudication est passée concernant les écluses de Turaque et de Beaucaire. Mais que sont devenus les problèmes de l'aval de Nérac (13) ?
L'AMELIORATION DE L'AVAL DE NERAC ET LA JONCTION AVEC LE CANAL LATERAL
La canalisation de la Baïse, en amont de Nérac, ne fait pas disparaître les problèmes de l'aval. Les néracais se plaignent d'ailleurs de ce que l'on fasse passer la charrue avant les boeufs : en 1836 ils regrettent le mauvais état de l'écluse de Bapaumes, malgré les « nombreuses expéditions des fabriques de minot, de l'importation d'une immense quantité de grains nécessaires pour alimenter leur activité.

Le changement du monde des affaires

La bourse de New-York gouverne les mouvements, les oscillations de hausse et de baisse des prix. Par transmissions télégraphiques, les prix des marchés américains sont publiés et acceptés comme une sorte de niveau universel. A un autre point de vue, les progrès merveilleux de la mécanique moderne entraînent la rénovation de l'outillage antérieur. Les rouets à cuve elles meules silex de Dommé et de La Ferré, qui ont rendu de si longs services disparaissent peu à. peu devant l'application graduelle des turbines et des cylindres. Mais, chose utile à noter, plus la force motrice de nos usines grandit et plus baisse la quantité des blés récoltés dans l'Agenais, la Gascogne et le Quercy. La réduction des assolements consacrés aux céréales s'affirme comme le résultat du bas prix des froments ne couvrant plus les frais de culture, par suite de la concurrence étrangère et de la cherté croissante de la main d'oeuvre. La conversion des terres labourables en vignobles, et surtout en prairies artificielles a pour conséquence l'amoindrissement annuel du stock des blés du pays et l'impossibilité de suffire aux approvisionnements habituels de la meunerie. Les besoins journaliers de la consommation contraignent donc nos minotiers de prendre, à dater du mois de mai jusqu'au 15 août, l'effectif de leur fabrication, en blés 'exotiques importés à Bordeaux. La remonte en rivière de ces matières premières est très onéreuse par l'effet des tarifs exhorbitants tolérés sur les canaux du Midi... ».
On le voit, nombreux sont les facteurs qui condamnent cette activité deux fois séculaire, et, nous avons vu comment les deux plus grands minotiers, les Bransoulie et les Coumeau, s'en met retirés dès les premières alarmes. Tel n'est pourtant pas le cas des Caupenne, qui de 1864 à 1880, animent la fameuse " Société des Moulins d'Henri IV "» qui regroupe trois grosses fabriques voisines Barbasse, Lassérens et Lavardac. Avec cette société, « s'élève l'apogée de l'importance de l'industrie minotière dans le midi de la France ». « Montée au capital de 1.200.000 Frs, l'entreprise des Moulins d'Henri IV convertit, par an, jusqu'à 185.000 hl de blés indigènes... mais à partir de la retraite de son éminent fondateur, Monsieur Edmond Caupenne, la société marcha à grands pas vers sa décadence, vers une liquidation générale qui eut lieu le 4 décembre 1880, par la mise aux enchères des usines ». Avec cette société se clôt donc la grande époque de la minoterie d'Albret. La suite n'est que lente agonie... !

En 1885, le moulin de Barbasse « reprend vaillamment, sur une moindre échelle, avec une prudence bien calculée », grâce à messieurs Duprat et Ducasse de Barbaste. Enfin, la dernière grande entreprise de minoterie est néracaise. En 1877, Latouche de Nérac achètent le moulin de Vienne mais ils possèdent aussi celui de Nérac, à côté duquel ils ont magasins et résidence. Ils seront les derniers minotiers de Nérac, et devant la faillite de l'activité, deviendront progressivement des courtiers en grains, assurant l'acheminement des derniers surplus régionaux vers Bordeaux, comme de vieux néracais s'en souviennent encore aujourd'hui. Car autour de 1905, c'en est fini de la minoterie. La plupart des usines brûlent autour de cette date (Lavardac, Barbasse, Vienne...), avec un tel ensemble qu'il est difficile de croire au mauvais sort. En tout cas, bien que certains moulins suscitent à nouveau de l'intérêt, en particulier pour l'installation de micro-centrales hydro-électriques, les ruines sont encore visibles de ce que furent les premières usines de l'Albret.

CONCLUSION

En 1932, une statistique du trafic de la Baise indique « qu'a la descente, sur les 12.944 tonnes de marchandises qui on quitté l'Albret ont été acheminés vin, moellons, bois des Landes et céréales », alors « qu'à la remontée, sur les 26.612 tonnes de marchandises, sont arrivés graviers, sables, denrées coloniales et... farines! Ainsi, après plus de deux siècles d'activité, la minoterie néracaise a vécu au point que la région importe ses farines! Les grands moulins se sont tus, après la première guerre mondiale, comme la batellerie cessera son activité après la seconde. Pourtant, même si peu de gens le savent aujourd'hui, cette activité est au coeur de l'histoire moderne de cette ville et de sa région.
Près d'un siècle nous sépare de sa fin. Mais quelle place elle a prise! D'abord par sa durée, plus de deux siècles, par son unité ensuite : un même produit, le minot, un même débouché, les îles, ce qui nous l'avons vu, n'exclut ni les mutations structurelles, techniques, commerciales. Surtout, dans ce Sud-Ouest bien oublié des vastes mutations économiques modernes et contemporaines, la minoterie a permis à cette petite région de participer, à son échelle, aux transformations économiques et sociales des deux grands siècles du XVIIIe et du XIXe. Au XVIIIe, par l'apparition d'une bourgeoisie urbain, éclairée, puissante, qui rivalise avec la noblesse et n'hésite pas à s'adresser au roi en 1789.