Découverte de lettres anciennes à Vianne : une plongée rare dans le Paris des années 1820 et ses bouleversements historiques

Publié le 06/03/2026

L'essentiel Ce dimanche 8 mars à 14 heures, une conférence originale se tiendra à Vianne autour d’une découverte historique inattendue : près de 200 lettres et documents du XIXe siècle retrouvés dans la bastide et provenant d’une famille de Francescas.

Il y a quelques années, Alain Rozès découvre à Vianne un ensemble remarquable de correspondances appartenant à ses ancêtres Bazignan, originaires de Francescas. Sans en mesurer immédiatement toute la portée, il entreprend d’en transcrire patiemment le contenu. Au fil de ses recherches, l’importance historique de ces écrits apparaît peu à peu.

Des textes très rares

Ces lettres constituent en effet un témoignage extrêmement rare sur la vie d’un étudiant en médecine à Paris dans les années 1820. Très peu de documents de ce type sont connus. L’un des rares exemples comparables est celui laissé par le compositeur Hector Berlioz, qui évoque lui aussi ses études de médecine, mais seulement durant une année.

Le conférencier Alain Rozès a mis la main sur des lettres qui raconte la vie parisienne au début du XIXe siècle. Photo - A. R.

L’auteur de cette correspondance, Jean-Baptiste Bazignan, se trouve notamment à Paris lors de la terrible épidémie de choléra de 1832. La capitale est alors frappée de plein fouet par la maladie, qui provoque plus de 22 000 morts en un mois. Témoin direct de l’histoire, le jeune médecin assiste aussi aux obsèques du général Jean-Maximilien Lamarque, député des Landes, figure populaire de l’opposition. La cérémonie funèbre dégénère en insurrection dans les rues de Paris et se termine dans un bain de sang faisant environ 800 morts. Cet épisode historique a été immortalisé par Victor Hugo dans son célèbre roman Les Misérables, où meurt le personnage de Gavroche.

Jean-Baptiste Bazignan se retrouvera encore au cœur des troubles politiques en portant assistance aux victimes lors de la tentative de coup d’État menée par le révolutionnaire Auguste Blanqui, qui fera une cinquantaine de morts.

La vie quotidienne en 1820

Au-delà des événements historiques, ces documents offrent également une plongée passionnante dans la vie quotidienne de l’époque : comment on voyage au début du XIXᵉ siècle, comment on écrit et communique, comment on se procure un journal à moindre prix, ou encore comment on vit lorsque l’argent circule peu. Les lettres permettent aussi d’observer l’évolution de la place des femmes dans la société. Ainsi, dans cette famille, la mère ne sait ni lire ni écrire, tandis que sa fille deviendra directrice des Postes en 1858, signe des changements profonds qui traversent la société française.

En raison de son éloignement (le conférencier réside aujourd’hui à Biarritz), les documents originaux ne pourront malheureusement pas être présentés au public. Mais leur transcription et les recherches menées à partir de ces archives familiales promettent une conférence riche en découvertes, mêlant histoire locale, grande histoire nationale et destins humains hors du commun.

Publication du Sud-Ouest

C’est en 1985 que le frère et l’épouse d’Alain Rozès, Marie, les ont dénichées, au milieu d’un fatras de papiers dans le tiroir d’une vieille armoire chez la mère d’Alain à Vianne, en Lot-et-Garonne. Elles sont écrites par les frères Bazignan, surtout Jean-Baptiste, mais aussi Jean, son cadet. Elles s’adressent à leur père Arnaud et à leur sœur Bathilde. La famille vit à Francescas (47), bastide de 800 habitants. L’aîné, Antoine, est l’ancêtre direct des Rozès.

Amusés, ils en déchiffrent quelques-unes. Ce n’est qu’en 2008, lorsqu’Alain et Marie s’attaquent à la transcription des lettres, qu’ils perçoivent toute leur valeur. « Rien que l’histoire de la famille pourrait donner lieu à un roman ! » rit le retraité.

Quinze jours de marche

Dans sa première lettre, Jean-Baptiste a 19 ans. Il raconte son départ pour Paris, où il étudie la médecine. Le voyage se fait à pied et dure quinze jours. Il sera rejoint quelques années plus tard par Jean.

« Ma plume se refuse à retracer tout ce que j’ai vu. Il y a eu des horreurs de part et d’autre qui font frémir l’humanité »

Il décrit la brutalité de la vie parisienne. Bien qu’issu d’une famille aisée, son père ne lui envoie pas d’argent. « Il crève de faim ! » résume Alain Rozès. Dans une lettre, il lâche avec ironie : « Le bouillon ne nous aura pas tachés. » Il raconte aussi que deux kilos de pain lui tiennent onze jours. Il vit en colocation, à crédit.

Ce n’est qu’en 2008, en entamant leur transcription complète, qu’Alain Rozès s’est pleinement rendu compte de la valeur historique incommensurable de ces écrits. Bertrand Lapègue / SO

Toutes les deux semaines, il paie 2,50 francs or pour disséquer un cadavre pour ses études. Il suit aussi des cours d’accouchement, où il doit payer les jeunes mères. « Cela m’a interpellé, donc j’ai fait mes recherches », indique le Biarrot. Dans les hôpitaux, seules les femmes pauvres accouchent, explique-t-il. « On leur donnait un petit pécule pour acheter un lit ou des vêtements. Cela les incitait à venir, à éviter la misère et l’abandon. »

Fous, indigents et prisonniers

Pendant son internat, Jean-Baptiste raconte « l’hôpital des vérolés ». Alain Rozès l’identifie comme l’hôpital des Capucins, où sont soignées les prostituées. « Vous n’imaginez pas le nombre de puits de justice que je vois tous les jours », écrit-il « de son humour carabin ». Il termine au Bicêtre, un hôpital « réservé aux indigents, aux fous et aux prisonniers ». Les gens aisés se font soigner à domicile.

Jean-Baptiste est le témoin de bouleversements historiques. Il raconte la terrifiante épidémie de choléra de 1832. Son récit fait écho aux théories complotistes apparues lors du Covid, juge Alain Rozès. « Les plus folles rumeurs ont circulé. […] La plus fréquente est que les puits ont été empoisonnés. […], certains médecins ont dit qu’il y avait deux maladies : le choléra mortel et la cholérine. » Jean-Baptiste s’insurge contre ces « hérésies médicales ».

« Les femmes sont notre seule consolation. Elles valent un million de fois plus que nous »

À la lecture de ce récit, sa sœur est morte d’inquiétude. Elle lui intime de ne pas se mettre en danger. Il s’emporte : « Ne me donne plus jamais l’ordre de quitter un poste où l’honneur me commande de rester pour éviter un fléau. Un militaire va au-devant de l’ennemi. Un médecin va au-devant des malades pour les sauver. »

Relisant « Les Misérables », Alain Rozès réalise avec fascination que son ancêtre a vécu le moment où Victor Hugo fait mourir le personnage de Gavroche : les funérailles tragiques du général Lamarque, fidèle à Napoléon. Elles déclenchent une démonstration de force contre le pouvoir de Louis-Philippe, la répression fait 800 morts. Jean-Baptiste, qui soigne les blessés, écrit : « Ma plume se refuse à retracer tout ce que j’ai vu. Il y a eu des horreurs de part et d’autre qui font frémir l’humanité. »

Un regard féministe

Au détour d’une lettre, il mentionne une visite chez la baronne Dudevant… qui n’est autre que George Sand, écrivaine féministe, extrêmement moderne. Peut-être a-t-elle influencé sa pensée : à son père, qui veut marier Bathilde à un homme dont il se souvient comme étant ivrogne et violent, Jean-Baptiste écrit : « Les femmes sont notre seule consolation. Elles valent un million de fois plus que nous. Nous avons leurs défauts et les nôtres, et point leurs qualités. »

À sa sœur, qu’il encourage à refuser cette union, il dit qu’elle serait « enchaînée à un homme sans perspectives que les larmes, l’affliction, la soumission. Rappelle-toi toute ta vie que les pouvoirs de l’homme sur la femme sont incalculables ».

Bathilde meurt en 1858, célibataire. Elle lègue ses biens à sa petite-nièce Aurélie. « Elle a eu pour petite-fille Simone Latouche, qui a épousé Jacques Rozès, laquelle me parlait de temps en temps de sa grand-mère. C’était ma mère, décédée en 2022 à l’âge de 100 ans », raconte Alain. « Finalement, toute cette histoire qui paraît très lointaine, c’est très près de nous. »